12
Mai
09

erbil, côté arabe et turkmène

enfant turkmène à Erbil dans une maison en ruines

Tout le monde au Kurdistan n’a pas profité des largesses de la reconstruction.

Si la majorité des habitants d’Erbil a pu se faire construire des villas confortables en puisant dans les fonds délivrés par l’Irak au titre de la réparation des persécutions de l’Anfal et autres répressions (ce qui a contribué à renforcer l’activité économique de la région), d’autres n’ont pu, évidemment, bénéficier de ces largesses : les turkmènes et les arabes d’Erbil.

Certes, cette différence de traitement n’est pas nécessairement injuste : les arabes et les turkmènes n’ont pas été victimes de cet épisode tragique du pouvoir baasiste. Et l’on peut raisonnablement penser que les réparations sont aussi là pour permettre un nouveau « vivre-ensemble ».

Encore faudrait-il que la situation ne soit pas figée et que les populations minoritaires du Kurdistan puissent au moins dans le cadre d’un développement économique, elles aussi sortir de leur misère. Rien n’est actuellement moins sûr, et la visite des quartiers arabes et turkmènes de la ville donne un sentiment d’abandon et de marginalisation.

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22
Avr
09

Retour à la citadelle d’Erbil

La ville d’Erbil est entièrement organisée autour de la citadelle qui la surplombe – voies en cercles concentriques, réseau en étoile. Pour l’étranger qui apprend à connaître la ville, elle est le repère par excellence. Connue pour être un des plus anciens ensembles de bâtiments au monde,  ses habitants tous évacués lui donnant un caractère fantomatique, et dans un état proche de la ruine, la citadelle fascine le voyageur – comme un passé qui vous regarde en silence.

Je m’interrogeai sur les difficultés qu’avait le gouvernement régional à lancer les travaux de rénovation de ce « patrimoine mondial de l’humanité » – travaux au point mort depuis quelques années après une évacuation difficile de ses habitants. On m’assura ici et là que ces difficultés traduisaient bien le peu d’efficacité d’une administration mal remise de son autonomie et des responsabilités qui en découlent. D’une certaine manière, elles expliquent aussi en partie la fièvre de construction de bâtiments neufs au Kurdistan que j’ai déjà évoquée dans ce blog : ce « on efface tout et on recommence » manifeste un rapport au temps non pacifié – en gros : la volonté de rupture marque la difficulté de rompre vraiment. Restaurer, à l’inverse, c’est se situer dans une histoire, avec ses continuités et ses dépassements, et j’ai le sentiment que pour la nation Kurde il est encore difficile de s’inscrire dans cette dialectique.

Au hasard de mes rencontres de rues, j’ai appris que la citadelle était exclusivement habitée par des Turkmènes. Les différents responsables kurdes que j’avais interrogés au sujet de la citadelle et de sa rénovation s’étaient bien gardés de me livrer ce détail. La citadelle est présentée comme un haut-lieu (dans tous les sens du terme) de l’identité kurde, son histoire est donc plus ambivalente que la signification qu’on entend lui donner.

Là où flotte aujourd’hui l’immense drapeau kurde, symbole de l’autonomie nouvelle, vivaient des Turkmènes. Peut-être est-ce dans l’assomption de cette complexité ethnique et historique que se trouve une voie vers la réconciliation des Kurdes avec l’Histoire, et, partant, l’avenir.

20
Avr
09

Pourquoi faire des photos ?

portrait d'un jeune kurde à Erbil

Pour cette douceur-là, pour cette innocence, pour cette capacité de don que l’on rencontre ici et là face à son objectif. Pour ce qui se livre-là.

Pour ceux qui se livrent.

20
Avr
09

La faculté de langues, département de Français

A l’invitation des étudiants rencontrés dans le jardin de l’université Salahadin d’Erbil, je visite le département de français dirigé par le Docteur Mohsen.

J’irai alors au cours d’Hussein, doctorant en droit d’origine syrienne qui, pour des raisons que je ne m’explique pas, ne refusera pas ma présence mais manifestera son peu d’enthousiasme à m’accueillir (quid de l’hospitalité syrienne ?). Je ne quitterai pas le cours mais je me refuse à prendre des photos, l’ambiance étant trop tendue.

J’irai également au cours d’Amira : on y fait de la traduction rapide dans la perspective de l’interprétariat. La participation est vive,  et le cours mené avec énergie. Amira fait traduire ses élèves dans les deux langues d’Irak : vers le Kurde, mais aussi vers l’Arabe. Amira et moi en parlons un peu après ensemble : Amira souhaite que l’identité kurde ne se transforme pas en une sorte de prison culturelle, un enclavement supplémentaire. Je crois sa vigilance fondée.

Le docteur Mohsen, directeur du département, m’accueillera quelques minutes dans son bureau. Je crois un instant que nous allons parler de la jeunesse de ce pays… mais il embraye presque immédiatement sur les souffrances passées des kurdes d’Irak. Comme un réflexe, ou une dérobade. Je voudrais insister, revenir à mon sujet, l’entendre en tant qu’adulte, pédagogue et intellectuel confronté aux problèmes de la jeunesse de son pays, mais comme souvent au Kurdistan, la possibilité de discuter vraiment se heurte à un mur invisible. Un coup de fil du doyen interrompt cet embryon d’échange, le docteur Mohsen ne sollicitera pas d’autres entretiens. J’en reste là, dubitatif.

D’une manière générale, je ne comprends pas bien l’orientation donnée à l’enseignement du français à Erbil : on y étudie Molière et Marivaux, plutôt que Djian, Modiano, Chamoiseau ou même les articles du Monde. Au lieu d’ouvrir les étudiants sur une France actuelle, diverse et contradictoire, on leur apprend une langue du passé et des problématiques qui ne sont plus tout à fait les nôtres.

A-t-on peur des débats qui traversent notre pays, et de la liberté intellectuelle  ? Au nom d’une culture séculaire, ne prive-t-on pas la jeunesse estudiantine et francophone du Kurdistan du meilleur de la République ? Il y aurait pourtant tant de choses à partager…

Amira anime son cours de traduction avec énergie

Amira anime son cours de traduction avec énergie

Les étudiants participent activement

Les étudiants participent activement

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Après le déjeuner, au réfectoire

Après le déjeuner, au réfectoire

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15
Avr
09

Le docteur et la philosophie

Le docteur Tissot, consul général de France à Erbil, le 2 Avril 2009

Le docteur Tissot, consul général de France à Erbil, le 2 Avril 2009

Je n’étais pas très chaud à l’idée de me rendre dans les locaux de l’ambassade de France : je ne me sentais aucune légitimité particulière pour passer dire bonjour, ou solliciter une aide dont je me dispense bien en général. Mais l’insistance des copains kurdes au sujet des visas, et mes réponses embarrassées, parfois jusqu’à l’inconséquence (« oui, je vais faire ce qu’il faut » me suis-je entendu dire), ont eu raison de ma timidité, et j’ai poussé la porte pour prendre rendez-vous avec Frédéric Tissot, notre consul à Erbil.
C’est un peu bête à avouer, mais un sentiment de fierté a balayé mes préventions quand j’ai franchi le seuil de notre représentation au Kurdistan. Le drapeau tricolore, peut-être ; plus sûrement la personnalité du consul qui représente ce que nous avons de meilleur. Frédéric Tissot n’est pas seulement le Consul général, c’est aussi, surtout, un French doctor, c’est à dire, avec toutes les réserves qu’on peut avoir vis-à-vis de l’action humanitaire et de son ingérence théorisée, quelqu’un qui incarne un meilleur de nous-mêmes – nous français, ensemble nés d’un livre, fils de ce vieil Hugo…

Contre toute attente, le Consul m’accueille immédiatement. Je suis un peu désarçonné, car je pensais prendre seulement rendez-vous. Je n’ai pas préparé l’entretien. J’aborde donc tout de go la question des visas sans passer par la case départ où j’aurais pu présenter ma démarche dans ce pays, peut-être mon parcours, peut-être susciter un intérêt, au minimum une sympathie. Non, j’embraye sur le sujet délicat de l’accueil des kurdes en France.

Le docteur Tissot est alors d’une clarté chirurgicale : pas de visas. Et d’assumer sans états d’âmes la politique de notre pays. En en rajoutant presque sur le mode décomplexé.
J’attendais sans doute le discours de l’humaniste qui n’en peut mais… On aurait alors communié sur le registre de notre impuissance face à des choses qui nous dépassent. Je me serais dit que ce docteur est décidément un chic type, mais que Sarkozy, forcément Sarkozy, etc.
Frédéric Tissot ne m’a pas offert ce confort. Au total, j’ai trouvé que c’était une forme subtile d’élégance, un respect de soi-même, de la fonction qu’il occupe, et aussi de ses interlocuteurs.

Deux choses pourtant continuent pourtant de me gêner.

J’ai croisé ce jour-là deux journalistes de RFI, visiblement chez eux dans les locaux de l’ambassade. Certes je n’ai pour ma part rien sollicité, mais je ne peux m’empêcher de penser que même à l’étranger nos élites favorisent encore et toujours les insidersnomenklatura informelle de ceux qui ont les codes, les références, la crédibilité, l’entre-gens, en un mot la bourgeoisie décomplexée et qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même, sans même s’en rendre compte.
Je me suis également demandé si cette « résidence journalistique » ne gênait pas trop l’éthique, souvent brandie quand il s’agit de se défendre, de notre quatrième pouvoir, si proche du premier – jusqu’à un passe-moi-le-sel familier.
Pour ma part, je ne me sens pas la voix de la France, mais de ceux que je rencontre, et de moi-même, mais je ne boxe probablement pas dans la même catégorie. Passons.

Pendant notre discussion sur les visas, j’ai objecté qu’il n’y avait en soi aucune raison que les citoyens occidentaux aient le droit de voyager et pas ceux du tiers-monde, et que nous ne pouvions avoir de droits qui ne fussent réciproques. Le docteur Tissot m’a alors répondu que c’était là un problème philosophique. Je répondis « non, politique ». Tissot insista « philosophique ».
Notre désaccord m’a semblé bien intéressant, et à mon avis il met en lumière les limites de la démarche du camp Kouchner rallié aujourd’hui à la droite dure du président Sarkozy. Les French doctors ont à l’évidence touché du doigt, dans leur action passée, toutes les trahisons de la politique et de l’idéologie masquant le cynisme. Ils ont soigné des corps mutilés par des « libérateurs » et porté secours à des civils terrorisés par des politiques armés. Ils ont opposé au discours et à ses armes la réalité de leur action. Il s’en est suivi un pragmatisme moral, opposé aux grands discours et à l’idéologie. Aujourd’hui aux affaires, la tentation du pragmatisme moral élevé au rang de politique, c’est de considérer tout ce qui relève de choix politiques majeurs, opposés à l’ordre du monde, comme une question philosophique, c’est à dire hors du champs décisionnel.
Ce faisant, ils soutiennent de facto une politique elle-même très idéologique – le grand rêve inégalitaire partout à l’oeuvre, son cynisme, son confort, son entre-soi. Certains ont par naissance droit aux visas, d’autres non, et personne n’a rien à dire que le philosophe dans sa solitude livresque.

Notre discussion fut brève. J’aurais souhaité la prolonger, vérifier ou non des impressions peut-être rapides, éveiller chez cet homme un intérêt, des questions, l’amener sur mon terrain. Le sien, c’est probablement l’action, et il a répondu à mon invitation par un emploi du temps trop chargé.
De toutes manières, je ne suis pas journaliste à RFI.

PS : lire le beau portrait de Frédéric Tissot paru dans Le Monde 2 et relayé par l’Institut Kurde de Paris.

PS du 22 Avril : Ce texte a suscité un micro-buzz, et je crois que l’évocation de la « résidence journalistique » a choqué. Peut-être, dans sa formulation, pouvait-il être blessant. Epingler un phénomène de classes, c’est toujours aussi s’en prendre à des personnes, non dans ce qu’elles veulent être, mais dans ce qu’elles sont, peut-être à leur esprit défendant. Si de surcroît la formulation se révèle acrimonieuse, ce qui était le cas, le propos ne peut plus être entendu, mais seulement rejeté comme blessant (on oublie parfois que les textes d’un blog sont certes publiés, mais qu’ils ne sont pas tout à fait écrits – c’est à dire ré-écrits, pesés – ils sont une parole, avec toutes les contradictions, les violences, les états d’âmes de son auteur).

Pour autant, je ne peux que constater que c’est ce propos polémique qui a interessé, et pas le reste de mon travail. Je crois que ce que j’exprime dans ce post, avec nuance, au sujet des visas (ou au sujet de l’humanisme pragmatique des amis de Kouchner) méritait intérêt, ou discussion. Le visage, le corps, des althérophiles d’Erbil aussi. Ou bien la présence à Erbil des permissionnaires des forces spéciales opérant à Mossoul… En un mot, nous sommes responsables de part et d’autre des débats qui sont les nôtres.

05
Avr
09

Salon du Livre d’Erbil

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Pendant mon séjour, se tenait le Salon du livre d’Erbil.
Beaucoup de publications religieuses et de lecteurs barbus, mais aux dires de certains exposants libanais, une tendance moins marquée que dans les autres pays du Moyen-Orient. Le Protocole des Sages de sion figure en bonne place sur une étagère, comme ce manuel d’anglais de guerre proposé aux candidats à la collaboration avec les forces d’occupation. Malaise.
Du dictionnaire Kurde-Anglais au livre de Chris Kutchera, on se passionne aussi pour une culture et une histoire qui s’affirment sans pour autant se fermer.

05
Avr
09

Le saint des saints (ou la résidence universitaire des garçons)

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Pour le voyageur amoureux, celui qui s’entête à aimer les hommes, la résidence universitaire des garçons à Erbil est un sanctuaire.
Eloignée de la ville, tout au bout de Kirkouk street, à deux pas du check-point qui marque la sortie d’Erbil sur la route du sud et de Baghdad, je m’y rends le soir, invité ravi des étudiants du département de français. La générosité de l’accueil, la simplicité du contact, l’atmosphère camarade sur laquelle je porte un regard attendri, m’emplissent d’une ivresse que je tente (à tort ?) de contenir.




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