
Le docteur Tissot, consul général de France à Erbil, le 2 Avril 2009
Je n’étais pas très chaud à l’idée de me rendre dans les locaux de l’ambassade de France : je ne me sentais aucune légitimité particulière pour passer dire bonjour, ou solliciter une aide dont je me dispense bien en général. Mais l’insistance des copains kurdes au sujet des visas, et mes réponses embarrassées, parfois jusqu’à l’inconséquence (“oui, je vais faire ce qu’il faut” me suis-je entendu dire), ont eu raison de ma timidité, et j’ai poussé la porte pour prendre rendez-vous avec Frédéric Tissot, notre consul à Erbil.
C’est un peu bête à avouer, mais un sentiment de fierté a balayé mes préventions quand j’ai franchi le seuil de notre représentation au Kurdistan. Le drapeau tricolore, peut-être ; plus sûrement la personnalité du consul qui représente ce que nous avons de meilleur. Frédéric Tissot n’est pas seulement le Consul général, c’est aussi, surtout, un French doctor, c’est à dire, avec toutes les réserves qu’on peut avoir vis-à-vis de l’action humanitaire et de son ingérence théorisée, quelqu’un qui incarne un meilleur de nous-mêmes – nous français, ensemble nés d’un livre, fils de ce vieil Hugo…
Contre toute attente, le Consul m’accueille immédiatement. Je suis un peu désarçonné, car je pensais prendre seulement rendez-vous. Je n’ai pas préparé l’entretien. J’aborde donc tout de go la question des visas sans passer par la case départ où j’aurais pu présenter ma démarche dans ce pays, peut-être mon parcours, peut-être susciter un intérêt, au minimum une sympathie. Non, j’embraye sur le sujet délicat de l’accueil des kurdes en France.
Le docteur Tissot est alors d’une clarté chirurgicale : pas de visas. Et d’assumer sans états d’âmes la politique de notre pays. En en rajoutant presque sur le mode décomplexé.
J’attendais sans doute le discours de l’humaniste qui n’en peut mais… On aurait alors communié sur le registre de notre impuissance face à des choses qui nous dépassent. Je me serais dit que ce docteur est décidément un chic type, mais que Sarkozy, forcément Sarkozy, etc.
Frédéric Tissot ne m’a pas offert ce confort. Au total, j’ai trouvé que c’était une forme subtile d’élégance, un respect de soi-même, de la fonction qu’il occupe, et aussi de ses interlocuteurs.
Deux choses pourtant continuent pourtant de me gêner.
J’ai croisé ce jour-là deux journalistes de RFI, visiblement chez eux dans les locaux de l’ambassade. Certes je n’ai pour ma part rien sollicité, mais je ne peux m’empêcher de penser que même à l’étranger nos élites favorisent encore et toujours les insiders – nomenklatura informelle de ceux qui ont les codes, les références, la crédibilité, l’entre-gens, en un mot la bourgeoisie décomplexée et qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même, sans même s’en rendre compte.
Je me suis également demandé si cette “résidence journalistique” ne gênait pas trop l’éthique, souvent brandie quand il s’agit de se défendre, de notre quatrième pouvoir, si proche du premier – jusqu’à un passe-moi-le-sel familier.
Pour ma part, je ne me sens pas la voix de la France, mais de ceux que je rencontre, et de moi-même, mais je ne boxe probablement pas dans la même catégorie. Passons.
Pendant notre discussion sur les visas, j’ai objecté qu’il n’y avait en soi aucune raison que les citoyens occidentaux aient le droit de voyager et pas ceux du tiers-monde, et que nous ne pouvions avoir de droits qui ne fussent réciproques. Le docteur Tissot m’a alors répondu que c’était là un problème philosophique. Je répondis “non, politique”. Tissot insista “philosophique”.
Notre désaccord m’a semblé bien intéressant, et à mon avis il met en lumière les limites de la démarche du camp Kouchner rallié aujourd’hui à la droite dure du président Sarkozy. Les French doctors ont à l’évidence touché du doigt, dans leur action passée, toutes les trahisons de la politique et de l’idéologie masquant le cynisme. Ils ont soigné des corps mutilés par des “libérateurs” et porté secours à des civils terrorisés par des politiques armés. Ils ont opposé au discours et à ses armes la réalité de leur action. Il s’en est suivi un pragmatisme moral, opposé aux grands discours et à l’idéologie. Aujourd’hui aux affaires, la tentation du pragmatisme moral élevé au rang de politique, c’est de considérer tout ce qui relève de choix politiques majeurs, opposés à l’ordre du monde, comme une question philosophique, c’est à dire hors du champs décisionnel.
Ce faisant, ils soutiennent de facto une politique elle-même très idéologique – le grand rêve inégalitaire partout à l’oeuvre, son cynisme, son confort, son entre-soi. Certains ont par naissance droit aux visas, d’autres non, et personne n’a rien à dire que le philosophe dans sa solitude livresque.
Notre discussion fut brève. J’aurais souhaité la prolonger, vérifier ou non des impressions peut-être rapides, éveiller chez cet homme un intérêt, des questions, l’amener sur mon terrain. Le sien, c’est probablement l’action, et il a répondu à mon invitation par un emploi du temps trop chargé.
De toutes manières, je ne suis pas journaliste à RFI.
PS : lire le beau portrait de Frédéric Tissot paru dans Le Monde 2 et relayé par l’Institut Kurde de Paris.
PS du 22 Avril : Ce texte a suscité un micro-buzz, et je crois que l’évocation de la “résidence journalistique” a choqué. Peut-être, dans sa formulation, pouvait-il être blessant. Epingler un phénomène de classes, c’est toujours aussi s’en prendre à des personnes, non dans ce qu’elles veulent être, mais dans ce qu’elles sont, peut-être à leur esprit défendant. Si de surcroît la formulation se révèle acrimonieuse, ce qui était le cas, le propos ne peut plus être entendu, mais seulement rejeté comme blessant (on oublie parfois que les textes d’un blog sont certes publiés, mais qu’ils ne sont pas tout à fait écrits – c’est à dire ré-écrits, pesés – ils sont une parole, avec toutes les contradictions, les violences, les états d’âmes de son auteur).
Pour autant, je ne peux que constater que c’est ce propos polémique qui a interessé, et pas le reste de mon travail. Je crois que ce que j’exprime dans ce post, avec nuance, au sujet des visas (ou au sujet de l’humanisme pragmatique des amis de Kouchner) méritait intérêt, ou discussion. Le visage, le corps, des althérophiles d’Erbil aussi. Ou bien la présence à Erbil des permissionnaires des forces spéciales opérant à Mossoul… En un mot, nous sommes responsables de part et d’autre des débats qui sont les nôtres.
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